Champion du Monde.


Courir. Ali était né pour ça. Il avait juste pris le temps d’attacher fermement ses pauvres sandales en plastique, avait mimé la position d’un sprinter sur les starting block et s’était lancé telle une comète.
A douze ans à peine il était le jeune le plus rapide de son quartier.
Long et fin, son corps se prêtait parfaitement aux frasques aérodynamiques qu’il lui faisait subir. A cet instant précis, sous le soleil écrasant du désert, il ne pensait pas à la sueur, il ne pensait pas à sa gorge desséchée par le désespoir ni à ce point de coté lancinant qui commençait à se manifester. A cet instant précis, Ali s’imaginait déjà sur la première place du podium. Ali doit gagner. Il s’imaginait devant une foule gigantesque en train de scander son nom. « Ali ! Ali ! Ali ! » Combien de centaines de mètres pouvait-il parcourir à ce rythme infernal ? Il devait bien être à quatre cent mètres de sprint enragé lorsqu’une de ses sandales rendit l’âme. Le point de coté s’enflamma ensuite mais peu importe. Réussir ou réussir. Mourir, sûrement mais avant : réussir. Alors il continuait à courir. Courir. Il entendait le bruit de la foule imaginaire, sentait l’odeur du stade qu’il n’eut jamais vu qu’à la télévision. A cet instant, une piqûre douloureuse lui tortura le mollet gauche, le vidant de son énergie ; il esquissa un sourire. La victoire arrivait telle une fatalité, il le sentait. Une nouvelle piqûre, plus douloureuse que la première, arracha sa poitrine de son dur labeur, subitement. Les bras trop faibles, il s’écroula, la tête en avant. La joue gauche sur le sable, il aperçut une autre comète qui arrivait à destination elle aussi et il sourit juste avant que son cœur ne s’arrête de battre.
Lorsque les rebelles avaient pris d’assaut le camp de réfugiés qui l’abritait lui et sa petite sœur Fatima, ils avaient fuit vers le sud, vers la frontière. C’est à moins de trois cent mètres de celle-ci qu’un milicien rebelle les avaient repérés. Cachés derrière un mur à moitié détruit, Ali avait dit à sa petite sœur de courir aussi vite qu’elle le pouvait vers le poste de douane pour s’y réfugier, pour être sauvée. Lui avait pris l’autre direction afin de faire diversion et occuper le champs de vision du milicien rebelle. Ali ne respirait plus. Mais de ses grands yeux magnifiques émanait une paix infinie et une beauté qu’aucun poète ne saurait décrire. Il souriait. Sa sœur avait atteint la frontière et lui la sienne. Il n’était pas mort pour rien.

Originalement écrite le 23 février 2018 à la MCK.

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