Billet pour l’au delà…



Hassan en était là, à recompter jusqu’au moindre centime l’argent dans le tiroir en bois usé qui faisait office de caisse. Hocine, son jeune apprenti, avait une nouvelle fois fait preuve de légèreté, comme il l’avouait lui-même, dans les comptes.Rendre la monnaie juste n’était tout de même pas si compliqué mais de toute évidence, Hocine s’en tirait comme un pied. Hassan l’aurait allègrement congédié depuis des lunes mais les liens de parenté avaient plus de valeur que quelques dirhams en moins. C’est ce que lui avait rétorqué son épouse, dont Hocine était le neveu. C’est elle-même qui lui avait collé le fardeau à l’épicerie, mais étant donné sa « faible constitution », elle avait formellement interdit à son mari de lui faire porter des charges lourdes ou de l’assigner au rangement. Hors de question. Il fallait que Hocine apprenne à gérer une épicerie. En d’autres termes, qu’il prenne la place du patron : la caisse. Toutes les protestations de Hassan avaient été vaines devant l’avenir glorieux de Hocine, héroïquement extirpé de son village poussiéreux par sa tante.
 C’est plongé dans ces pensées que vint victorieusement l’appel à la prière ; Hassan pouvait souffler et s’en remettre à son Seigneur.

« Bon, écoute Hocine, tu arrêtes le calcul mental, fait plaisir à ton patron, sers-toi de la calculatrice ! »Il arrêta un instant son regard sur les gros yeux de mammifère marin du neveu de sa femme afin de s’assurer que l’adolescent avait bien compris. Rien. Bon tant pis. Hassan n’allait pas pour autant abandonner ses bonnes habitudes ; prier à la mosquée avait une importance vital pour sa santé…mentale. Il se rendit d’un pas décidé dans les petites commodités aménagées dans le fond de son épicerie. Il fit ses ablutions avec soins, c’était sa première étape vers le succès. En sortant du réduit, il prononça son attestation de foi comme le veut la tradition et son coeur déjà s’apaisa. Un dernier coup d’oeil à son apprenti boulet, ce dernier s’essayait à la calculatrice : rassurant.

Hassan sortit de l’épicerie, une brise légère soufflait sur son visage encore humide et il sourit. Malgré qu’il était midi passé, un léger brouillard enveloppait l’atmosphère et le soleil était pâle, ses rayons diffus blanchissaient le ciel, lui donnant une teint ivoire réconfortante.
Il s’engagea sur le trottoir le coeur moins lourd, souriant. Avant de traverser la rue qui le séparait de la mosquée, il aperçut Madame sa voisine, bonne cliente qui comme de nombreuses bonnes clientes avait un petit carnet à son nom, entassé parmi une armée d’autres, juste à côté du « tiroir-caisse ».un carnet de crédit qui avait tendance à s’alourdir ces derniers temps. Hassan n’arrivait cependant pas à dire non. Il savait qu’en refusant de tendre la main aux habitants du quartier, 
il ne pourrait plus se regarder dans une glace.N’était-ce pas grâce à eux 
après tout qu’il avait prospéré ? De plus, en règle générale, toutes les dettes finissaient par se régler ,et celles qui étaient trop poussiéreuses , Hassan les faisait passer par la case « Zakat » et le client endetté était non seulement soulagé mais aussi reconnaissant pour l’éternité. Alors au final, les petits carnets ça n’était pas réellement un souci pour Hassan. Non, tant que les comptes étaient bien ficelés, la mécanique bien huilée, tout roulait. Par contre, si son apprenti commençait à briser cette harmonie quasi-sacrée, la maison risquait la ruine tôt ou tard. 
Mais pour l’instant ,le visage encore moite jusqu’aux oreilles, Hassan n’y pensait pas. Il traversait la rue poussé par un vent béni qui rafraîchissait son esprit. Poussé par le vent également, un billet bleu vint délicatement se poser devant lui. Il se pencha afin de le ramasser. Ce geste fut son dernier. Le dos courbé ,prenant appui sur sa jambe ,il tendit le bras en direction de se petit bout de papier qui avait tant de valeur, la tête baissée. C’est également la tête baissée que s’engagea dans la rue le chauffeur d’un énorme 4×4 acheté à crédit. Plus tard, il expliquera à la police que son téléphone était malencontreusement tombé sous le siège passager, la fameuse place du mort. Ainsi Hassan trouva la sienne. Sa dernière heure avait sonnée à cause d’un smartphone bon marché qui s’était mis à sonner au mauvais moment, au mauvais endroit.

Transporté en urgence, le corps de Hassan ne resta pas longtemps à l’hôpital, son compte était déjà réglé, de toute évidence. Seule la sacro-sainte signature du médecin en chef attestant de son macabre état fut nécessaire. Aucun examen approfondi, aucun sérum, aucune transfusion ; Hassan, humble dans sa vie se montra plus qu’économe pour sa mort. Un simple certificat de décès suffit.
Son épouse quant à elle fut moins économe. Ainsi, après la mise en terre, elle invita la moitié du quartier à la veillée, convoquant la troupe intégrale des « foqahas » à coup de billets verts, bleus au besoin. Il fallait que les gens pleurent le grand Hassan, généreux mari et épicier martyr de la cause alimentaire en semi-gros. Les voisins, leurs voisins et leurs cousins au xème degré furent donc invités ou s’invitèrent pour l’occasion. On pouvait généreusement s’épancher en larmes, particulièrement si l’on possédait un carnet de crédit bien garni. Avec de la chance, la veuve serait plus enclin à accorder un délai si on montrait une tristesse assez salée.

Après une épuisante récitation du Qoran, la troupe des foqahas commença à s’impatienter ; le repas, colossal assortiment de cholestérols et de protéines animales de toutes sortes fut enfin servi. Et comme typiquement dans ce genre de « sacrée soirée », lorsque le ventre se rempli, la tête se vide. Les langues se font plus légères et les gens, rouges d’avoir trop mangé et bu du gaz à effet de serre en bouteille, commencent à parler de ce qui ne les regarde pas. Après quelques hors-d’oeuvres croustillants sur la fille du « moqadem » qui se serait entichée d’un touriste belge, on passa allègrement à l’apéritif avec les pronostics de survie du nouveau salon de coiffure. Mais pourquoi tourner autour du pot alors qu’on a déjà dévalisé la laiterie ? Le plat de résistance fut introduit sans pieuse tradition. Mais pourquoi notre épicier, paix à son âme de martyr de la profession des commerces alimentaires en semi-gros qu’on aimait bien avec tous ses petits carnets, s’était-il jeté sur ce billet bleu ? Pourquoi tant de précipitation ? N’en avait-il pas des matelas stockés chez lui ? Pourquoi tout perdre pour celui-ci ? Un seul billet, lui qui en avait côtoyés tant dans sa carrière ? Des verts, des rouges, des bleus et sans compter toutes ces pièces ! Et il a fallu que notre cher épicier que nous aimions tant (et ses petits carnets aussi) meurt par…avidité ?! Soif incontrôlable de l’argent ? C’était vraiment une fin digne de ces fichues séries B qu’ils passent pendant le mois de ramadan sur les chaînes publiques.

Naturellement, portées par le flot des maux, deux équipes se distinguaient dans le lot. Ainsi, certains argumentaient sur sa destination finale en mettant en avant que son intention était pieuse à la base ; se rendre à la mosquée. D’autres, ultra-pointilleux, prétendaient que sa marche lumineuse vers la maison d’Allah avait été obscurcie par son geste ; tendant la main vers le billet, il avait scellé à jamais son destin à l’éternelle damnation. Selon ces doctes de salons, c’est son dernier geste qui était le plus déterminant, peu importe les protestations des opposants dans cette morbide course aux supputations. Lorsqu’un groupe évoquait la miséricorde d’Allah, l’autre rappelait qu’Allah était dur en punition.
Dans la pièce voisine, les femmes quant à elles ne disaient plus un mot. Alors que tout le monde se plaît à croire qu’elles sont plus enclin aux babillages, il leur était impossible de ne pas partager la peine de la veuve. Mais au-delà, de par les cloisons et les murs, l’essentiel du débat leur parvenait. Des larmes, nombreuses d’entre elles passèrent à la stupéfaction. L’épouse endeuillée, quant à elle, était sous le choc. Elle qui, en réalité avait pensé effacer la majorité des dettes, se débarrasser de ces encombrants petits carnets en mémoire de son défunt mari qu’elle aimait et croyait être aimé par ceux-là même qu’elle avait invité. Elle était pâle telle la lune et respirait avec difficultés tandis que les autres femmes, gênées, se coloraient une à une d’un rouge écarlate de la tête au pied. L’une d’entre elles, parmi les plus âgées, marmonna une formule de malédiction sur les langues de vipère et alla réconforter la veuve sans un mot, la prenant dans ses bras généreux. La veuve y déversa un torrent de larmes, hoquetant sa tristesse tel un déluge de désolation et d’effroi.

C’est à ce moment que Madame la voisine, celle-là même qui assista au dernier souffle du mari-épicier-martyr-calomnié, entra en scène.
« Trop c’est trop ! » dit-elle tout haut. Relevant les pans de sa djellaba sombre, elle se précipita vers le salon de l’inquisition, déterminée à mettre un point final à cette abomination.
A la vue de Madame la voisine, qui mesurait bien son mètre quatre-vingt, le visage rouge de colère et les poings serrés, l’assemblée de l’horreur se tut d’un trait. L’heure a sonnée, vous avez des comptes à rendre messieurs, tel l’ange de la mort, Madame la voisine allait mettre tout le monde d’accord. « Alors ces doctes messieurs ayant assouvi leurs faims cherchent le mot de la fin, sans même un centime de respect pour le défunt. Eh bien écoutez-moi bien, pittoresque attroupement de coqs et de bovins ! Hassan, notre regretté épicier était bien en chemin pour la mosquée. Tandis que moi, à son épicerie je me rendais afin de régler une partie de ma dette. Le vent a emporté un billet qui ne tenait plus en place dans mon porte-monnaie et notre bon Hassan me fit signe de la main pour que je n’ai pas à traverser. Alors si coupable vous cherchez, c’est moi ou le vent que vous devriez incriminer. Car en réalité, ce bon épicier n’a voulu, par son geste, que me rendre service, comme il l’a toujours fait avec sa communauté. Et enfin, la véritable question que vous devriez vous poser c’est… 
… après que la voiture soit passée et ait fait trépasser notre épicier, qui donc d’entre vous en a profité pour subtiliser le fameux billet ? »

Originalement écrite le 12 mai 2017 à la MCK.

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